Première période Malla, fin du XIIIe / début du XIVe siècle (test C14)
Bois
87 cm
Provenance
Collection privée française, début des années 1980
Marché antiquaire français, début des années 2000
Collection Eric Grunberg, Bruxelles
Collection privée, San Francisco
Aux Newar, habitants historiques de la vallée de Katmandou, on doit certaines des œuvres les plus raffinées de tout le sous-continent indien. Dans leurs créations, les artistes Newar absorbèrent la leçon d’élégance et de magnificence de l’art Pala, l’enrichissant d’un naturalisme idéalisé et d’une profonde sensibilité humaine.
Les Newar excellaient comme sculpteurs, fondeurs, peintres et graveurs, atteignant des résultats extraordinaires dans chacun de ces domaines. La diffusion de l’art Newar fut telle qu’elle influença profondément l’Inde et, à travers le Tibet, également les traditions artistiques de l’Empire céleste.
Parmi les matériaux privilégiés par les artistes Newar, le bois occupe une place centrale aux côtés des alliages métalliques utilisés pour les célèbres images indo-bouddhiques dorées. Le bois était en effet omniprésent dans l’architecture sacrée de la vallée de Katmandou et dans ses images dévotionnelles.
Parmi les différentes phases historiques de l’art Newar, celle qui est universellement considérée comme l’âge d’or de la créativité et de l’inspiration est la Première période Malla, ainsi nommée d’après la dynastie qui gouverna la vallée entre 1200 et 1769 environ. Pendant les premiers siècles de la domination Malla, entre 1200 et 1482, l’iconographie religieuse atteignit des niveaux extraordinaires de perfection technique et esthétique.
Les proportions des corps devinrent harmonieuses et idéales, tandis que le modelé acquit douceur, grâce et naturel. Les visages, inspirés des traits de l’aristocratie Newar, parvenaient à unir détachement divin et compassion humaine. Rarement dans l’art sacré, qui tend par nature à la fixité symbolique, le surnaturel et le quotidien se sont harmonisés avec un tel équilibre.
Ce buste monumental de Siddharth Shakyamuni, représenté au moment du maravijaya, le triomphe sur Mara, démon de l’illusion et des tentations terrestres, exprime pleinement la grandeur de l’art de la Première période Malla à son apogée. Bien que fragmentaire, et peut-être précisément pour cette raison, la sculpture dégage une force évocatrice extraordinaire, construite à travers les strates de l’histoire, l’usage dévotionnel et l’intensité formelle.
Il est possible que cette image soit l’une des rares sculptures en bois ayant survécu à l’expédition islamique du sultan Shams ud-Din Ilyas, dont la furie iconoclaste dévasta en 1349 les temples et les fragiles architectures de la vallée de Katmandou, réduisant en cendres de nombreux trésors sacrés du bouddhisme Newar.
L’état fragmentaire de l’œuvre, privée de toute la partie inférieure, ne semble pas pouvoir s’expliquer uniquement par l’érosion naturelle. La surface postérieure conserve des zones noircies et des traces de dommages accidentels compatibles avec un incendie. Il est donc plausible que cette image sacrée, sauvée de la destruction par la communauté bouddhique Newar, soit ensuite redevenue objet de vénération, comme le suggèrent la cavité profonde et les traces d’offrandes rituelles présentes sur le front.
Le torse du Siddharth victorieux est jeune et ample, comme il convient à un yogi capable de contrôler la respiration et l’énergie intérieure. Depuis l’épaule gauche, les plis de la robe monastique descendent sur la poitrine avec une élégance composée. Des larges épaules, les bras descendaient avec la souplesse que la tradition iconographique bouddhique compare à la trompe d’un jeune éléphant.
La main gauche, aujourd’hui perdue, reposait à l’origine sur le giron, tandis que la droite s’étendait vers le bas pour toucher la terre avec le majeur, l’appelant à témoigner de la victoire sur l’ignorance, avidya.
Le visage est plein et serein, les yeux mi-clos et introspectifs, absorbés dans la contemplation de la force mentale et de la paix du vide. Sous le nez en bec de passereau, caractéristique de la physionomie Newar, les lèvres closes sont traversées par un léger sourire qui exprime compassion et réconfort.
Avec son raffinement formel, la monumentalité même de la sculpture témoigne de l’importance originelle de cette image dans son contexte sacré, où elle devait dominer l’autel principal comme présence spirituelle et visuelle d’une intensité exceptionnelle.
